Jean-Christophe Cambadélis (PS) : « Nous avons pris collectivement, tous les partis, une branlée ! »

  • Carole Roldane
  • 26 mai 2014

Jean-Pierre Elkabbach recevait ce matin sur Europe 1 Louis Aliot, vice-président du Front national, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti Socialiste, et Henri Guaino, député UMP des Yvelines.

Voici les passages forts de l’interview :

Aliot : « On va continuer à faire ce que nous faisons : dialoguer avec les Français, nous implanter sur le territoire, leur montrer qu’il y a un autre chemin par rapport au PS et l’UMP. Je ne pense pas que nous soyons dans cet état d’esprit [de nous emballer pour 2017], je pense que tout est à construire encore, c’est un premier pas, une étape : tout reste à faire, nous en avons bien conscience ».
Cambadélis : « Il faut constater ce qui s’est passé. Nous avons pris collectivement, tous les partis, une branlée. [A qui la faute ?] Je pense qu’il y a plusieurs niveaux : un niveau européen, il ne faut pas le nier. Et puis il y a une séquence qui a commencé aux élections municipales et qui continue. [Une erreur d’avoir mis en avant Martin Schulz ?] Il me semblait que c’était une élection européenne mais on aurait pu penser que c’était une élection nationale. Non, ce n’était pas une erreur : l’objet, c’est la présidence de la commission, donc il fallait un candidat, nous en avons présenté un, nous avons essayé de poursuivre une campagne continentale, ce que les Français n’ont pas adoubé on va dire… Nous n’avons pas été en capacité de démontrer que c’était l’enjeu. »

Guaino : « Il n’y a aucune trahison [dans mon vote autre que UMP]. Je suis fidèle à mes convictions, mes idées, mes engagements. Je reste à l’UMP et j’entends m’engager avec une très grande détermination pour que l’UMP change de l’intérieur, change de ligne, de discours. De direction ? Ce n’est pas mon sujet de préoccupation majeure : il y aura des comptes à rendre pour tout le monde ! Nous payons le prix très élevé de nos mauvais choix. Il faut changer ces choix, que la sensibilité qu’on appelait gaulliste se réveille à l’UMP et qu’elle influe très fortement sur la ligne. »

Guaino : « J’ai déjà expliqué que je ne dirai pas pour qui j’ai voté. Je ne veux apporter ma caution à aucune autre famille politique. J’ai refusé de voter pour la liste conduite par M. Lamassoure : il incarnait une idée de l’Europe qui n’est pas la mienne, qui ne correspondait pas à l’idée que je me fais de la France. »

Cambadélis : « Bien sûr le Président peut encore présider ! Il faut respecter les institutions, ce n’était pas une élection présidentielle, il n’était pas candidat. Qu’est-ce que c’est que ces histoires, à travers une élection européenne on poserait la question de la présidence de la République ? Ça c’est pour les factieux, pas pour un pays démocratique. Le Président doit tirer les conséquences d’une élection européenne et j’espère que le Président portera ces conséquences à Bruxelles, que mardi il essaiera de convaincre, il dira à l’ensemble de nos partenaires qu’il faut diamétralement changer de politique, j’espère aussi que nous ferons la même chose au Parlement européen, qu’il y aura la possibilité d’avoir une majorité au Parlement européen, qui soit une majorité de gauche, progressiste, autour de Martin Schulz, pour faire en sorte qu’il y ait une orientation qui change l’Europe. »

Faut-il en finir avec les obligations de Bruxelles, créer deux Europe ?
Cambadélis : « Deux Europe, non. Je pense m’être exprimé pendant toute la campagne sur la questions des déficits, de l’austérité, de l’harmonisation fiscale, sociale. Le problème est assez simple : une grande partie, une majorité de Français ne se déplace pas pour l’Europe, et 25% des Français veulent en sortir. Le problème est là, c’est là où il faut répondre. [Le Président parlera-t-il ce soir ?] Je ne sais pas, je ne suis pas à la réunion, j’ai accepté votre invitation. Si je peux le faire, je lui suggère d’intervenir fortement à Bruxelles. »
Aliot : « La Vème République, c’est le lien entre le Président et le peuple : ce lien est manifestement rompu. On l’a vu dans les élections, la popularité. Toutes les mesures qu’il va prendre, toute la politique initiée est frappée d’une grande majorité d’opposants, ce qui n’est pas facile pur gouverner la France. Il lui reste plusieurs choix : le referendum mais il ne le fera pas car il est sûr de perdre, et la dissolution de l’Assemblée Nationale. Peut-on continuer avec un gouvernement et un Président aussi impopulaires ? Si on veut continuer comme ça à faire la même politique sans tenir compte de tout ce qui s’est passé : nous aurons encore du succès aux élections à venir. Au bout de deux ans, quand on voit la popularité du président et son incapacité à mener une politique qui entraine au moins le 1/4 des Français, il y a quand même un problème de légitimité…  [« Prendre les dispositions qui s’imposent » a dit Marine Le Pen ?] Voyez Manuel Valls : on est passés d’une campagne assez atone à, la dernière semaine, une campagne anti Marine Le Pen : M. Valls a tapé fort contre Marine Le Pen, on a vu le résultat… Il devrait lui aussi en tirer toutes les conséquences. Ce n’est pas parce qu’on dit que Marine Le Pen et le FN ce n’est pas bien que le peuple admet cette hypothèse… »

Cambadélis : « Vous n’avez pas le monopole du peuple… Vous avez fait 25%, vous êtes en tête, vous avez gagné une élection. Ce n’est pas gagner la France. Ça c’est l’hégémonisme : ce n’est pas la situation que nous connaissons. Tous les partis traditionnels ont une défaite. Traditionnels ? Ce sont les partis qui sont à l’Assemblée Nationale : si vous n’avez pas été représentés à l’Assemblée, c’est parce que les Français ne l’ont pas voulu. »

Aliot : « Ce n’est pas vrai ! 2% pour les Verts donnent 20 députés, 2% pour le FN donne 2 députés ! »
Cambadélis : « C’est un scrutin uninominal à deux tours, vous ne passez pas le 2ème tour. Vous pouvez faire 25% : 75% des Français sont contre vous. »

Aliot : « Je croyais que vous étiez pour la proportionnelle… »
Cambadélis : « Une part de proportionnelle… »

Ne faut-il pas cesser de faire du FN un épouvantail ? Le FN est un parti républicain ?
Cambadélis : « C’est un parti qui est dans la démocratie mais c’est la négation d’un parti républicain. Pour le FN, il y a deux sortes de Français : ceux de souche, ceux de papier, ce n’est donc pas un parti républicain. Mais ce n’est pas le sujet : une partie des Français ont adhéré à l’orientation proposée par Mme Le Pen, sortir de l’Europe, c’est ça à quoi il faut répondre. »
Guaino : « Je trouve ce débat sur les institutions pas très opportun, je suis très attaché aux institutions de la Vème, c’est tout ce qui tient encore à peu près debout dans notre démocratie extrêmement tourmentée. Si on peut respecter les échéances constitutionnelles, ça vaudrait beaucoup mieux. Maintenant si, comme j’ai entendu le dire le Premier ministre, on continue à expliquer qu’il n’y a de choix qu’entre la voie définie  par le gouvernement et le chaos, alors je crains que nous ayons du mal (…) Il a dit qu’il y avait deux politiques possibles : la sienne ou sortir de l’Europe. Ce n’est pas possible, pas tenable : ce sont de vieux débats que toutes les élites dirigeantes ouvrent depuis 40 ans. Ça ne peut pas marcher, ça ruine notre démocratie : c’est de cela dont il faut absolument sortir. »

Votre jeu personnel n’a t-il pas contribué à affaiblir l’UMP ? Vous avez joué le diviseur…
Guaino : « Ça c’est l’argument de ceux qui ne se remettent jamais en cause, qui ne s’interrogent pas sur leurs propres responsabilités. Moi je me suis remis en cause : avec déchirement, je n’ai pas pu voter pour ma famille politique, je crois que c’est la première fois. Ce matin, il nous faut tous tirer les leçons de ce qui s’est passé, de ce que les Français ont dit : car il n’y a pas que les 25% du FN mais aussi l’immense abstention, une abstention en grande partie de colère et protestation contre toute la classe dirigeante, il faut l’admettre. »

Cambadélis : « C’est ce que j’ai dit au tout début : dans ce résultat, il y a le fait notable du succès du FN mais il y a l’immense majorité de Français qui ne se sont pas déplacés. Pour une pluralité de raisons : des raisons qui sont de la déception pour une partie de la gauche, car ça ne va pas assez vite, ce n’est pas assez efficace, on ne voit pas où on va, et puis toute une partie de Français qui estime que la situation en Europe ou l’Europe tout simplement ne vaut pas le coup de se déplacer. Il faut prendre en compte ces deux éléments. »

Les grands partis n’ont-ils pas fait campagne sur la défensive, sans conviction, tard ?
Cambadélis : « J’adore ce débat ! Quand les médias se sont-ils tournés vers l’élection européenne ? Après les municipales, après le débat sur le plan d’économies, après une journée invraisemblable sur Kerviel. On s’est tournés vers l’élection européenne 10 jours, 8 jours avant. Tout le monde est devant ses responsabilités. »

Guaino : « Tout le monde a sa responsabilité, la classe politique en a une écrasante. Mais la classe médiatique aussi : où sont les espaces pour débattre, mettre de nouvelles idées sur la table, transgresser un peu la pensée unique et les orthodoxies. Nulle part ! Qui passe son temps à nourrir le tous pourri ? Des partis, des partis protestataires qui en font leurs fonds de commerce, mais aussi la presse, les médias. Tout le monde est responsable, tout le monde joue avec le feu, tout le monde va finir par se brûler. »

Le FN a t-il gagné beaucoup de voix ou les autres partis se sont-ils écrasés ?
Aliot : « Je pense que les Français ont intégré le fait que la politique ne change pas, quel que soit le gouvernement. C’est un fait, je l’ai vu sur le terrain. Il y a une alternance gauche-droite avec systématiquement la même politique qui se fait au nom de l’Europe. Le traité budgétaire européen a été négocié par Nicolas Sarkozy mais voté par une majorité du PS avec l’UMP. »

Il y aura 25 députés au Parlement européen…
Aliot : « Nous allons pouvoir peser, poser les questions, mettre sur la table des questions qui n’y sont pas. Je suis effaré que sur l’euro on n’ait jamais assisté à des débats avec des économistes qui le remettent en cause. A l’avenir, il y aura je pense ce genre de débat ».

Cambadélis : « La sortie de l’euro est une thèse développée par une partie des Français. Vous ne pouvez pas intervenir en disant : « Les Français pensent… »  Une partie des Français pensent ! Une petite partie des Français puisqu’il y a eu une abstention considérable : vous représentez une petite partie des Français, pas la France, heureusement… »

Aliot : « C’est comme si je disais que François Hollande a été élu avec moins de 50% des voix… »
Cambadélis : « Mais c’est vrai ! Si vous voulez parler de la majorité des Français : la majorité des Français se sont abstenus ! C’est un fait. Personne ne peut parler au nom de la majorité des Français parce qu’ils se sont abstenus. (…) Ils pensent que l’Europe n’est pas au rendez-vous de leurs difficultés. »

M. Aliot, pensez-vous pouvoir changer la gouvernance en France ?
Aliot : « Dans tous les cas, pour changer cette Europe-là, c’est au sein du débat français que ça se passe. Il faut préparer le débat français, donc les prochaines élections : les présidentielles et les législatives. Sans majorité, on ne changera pas de cap à l’échelle européenne : les Français y sont favorables petit à petit. »

M. Guaino, l’UMP a perdu crédibilité et honneur comme l’a dit François Fillon ?
Guaino : « Chacun ses mots, mais l’UMP traverse une rude épreuve. [Copé peut-il rester à la tête ?] Il a un mandat, nous verrons dans les jours qui viennent ce qui va se passer, ce que diront les militants, les élus. J’espère simplement que nous arriverons à traiter cette question tous ensemble, au-delà des questions de personnes, et en mettant sur la table les questions de fond, que ça ne se passe pas dans une arrière-cour entre quelques notables qui se partagent les postes. »

Que faut-il changer dans cette UMP ?
Guaino : « Presque tout ! On va avoir un choix de gouvernance de l’UMP assez clair… Ma préférence ? Une gouvernance démocratique mais qui tienne compte de toutes les sensibilités, car la démocratie ce n’est pas non plus l’absolutisme majoritaire. Ensuite, nous allons avoir un choix à faire : M. Juppé dit le centre, le centre, le centre, je suis d’accord pour travailler avec le centre, je l’ai toujours fait, mais je ne veux pas devenir centriste ! Nous avons un problème de positionnement à l’UMP entre le centre et ce que représente le FN : je pense que c’est dans la voie qu’on appelait jadis gaulliste que se trouve peut-être le salut de ma famille politique. »

Au PS, quelles conséquences en tirez-vous pour le PS ?
Cambadélis : « Il faut tout renouveler. [Même le patron, moi ?] Peut-être, les militants décideront, mais il faut tout renouveler. »